leenhardt

Maurice Leenhardt était adoré des canaques, surtout de la vieille génération, dont il avait été entièrement solidaire, dans la tristesse comme dans la joie. Il était détesté de beaucoup de colons, qui le voyaient comme leur ennemi. Il avait su préparer les cadres de son église pour être ceux d’une nation, dans les temps difficiles de la colonisation triomphante. Plutôt que de former de simples «commis», il avait préparé ses pasteurs et ses diacres pour être des hommes «d’initiative spontanée», capables de témoigner des injustices, sans jamais franchir le seuil qui entraînerait une répression et sans attendre de savoir ce que le «missi» en penserait.

Aboutir à un tel résultat, dans un univers colonial où la vertu la plus progressiste était faite d’un paternalisme qui ne se mettait jamais en cause, a demandé une capacité de vision en même temps qu’une force de caractère, une patience et une persistance dans l’action que les institutions missionnaires, protestantes aussi bien que catholiques, n’ont pas toujours su manifester. Maurice Leenhardt a dû lutter contre les vues de collègues voulant placer la société canaque sous l’emprise constamment dirigiste de la mission en même temps qu’il se gendarmait contre les injustices quotidiennes de l’époque.

La pression de la marge activiste du système colonial, qui l’accusera d’avoir provoqué l’insurrection de 1917, alors que, tout au contraire, il avait prévenu le gouverneur Repiquet de ce qui se tramait, finira par obtenir, d’une direction pusillanime de la Société de Missions de Paris, qu’il soit remplacé, ce qui ne fera que renforcer son image, au point qu’il est toujours attaqué, et toujours autant à tort. De jeunes collègues, qui ne connaissent pas le dossier, s’imaginent pouvoir publier des libelles contre lui. Ils ne pourront, de toute leur carrière, réussir à faire autant de bien que ce dernier.

Léon Devillers, de Houaïlou, qui avait participé à la répression de 1917, disait pourtant : «Le vieux Leenhardt avait raison ! » raison d’avoir eu la vision d’une autre Nouvelle-Calédonie et d’une autre politique, qui seront préfigurées, d’abord dans les débuts de l’Union Calédonienne, avant le temps des dissensions, puis dans l’esprit des accords de Matignon.

Jean Guiart a été l’élève de Maurice Leenhardt, depuis l’été de 1942, où il a traversé sa route en pleine guerre, à seize ans. Il témoigne ici de la qualité de l’œuvre, mais aussi de celle d’un homme hors du commun, d’une intelligence pénétrante capable de situer chaque détail dans une synthèse globale, qu’il voulait illuminée par sa foi, une foi dont les certitudes bien intégrées l’avaient rendu tolérant vis-à-vis de tous, excepté de la méchanceté pure et dure qui colorait en profondeur les relations entre les blancs affamés de domination et les noirs qui rêvaient silencieusement de liberté. Pour Leenhardt, la quête de «la vie» visait d’abord à faire disparaître la mort sociale apportée par le système colonial.
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